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ECRIRE AUTOUR

10 Octobre 2017 , Rédigé par Vanille D

 

 

"… depuis ce 13 novembre 2015, sans cesse on te demande ("puisque vous êtes écrivain") si tu vas écrire dessus.

Non. Tu vas écrire autour.

Ecrire parce que tu n'as pas le choix, porté par une force qui te dépasse ; autour parce que tu es romancier et non chroniqueur, parce que tu ne peux façonner un texte qu'en appétant faire littérature. Ni témoignage ni récit, donc. Inventer autre chose. Forme. Langue. Creuser. Avoir l'audace de t'autoriser à mentir, même par omission. S'il s'agit de mettre de l'ordre dans tes souvenirs, très peu pour toi. Tu aimes imaginer. D'ailleurs, chaque fois que tu veux rendre par écrit un événement, une bouchée de réel, que tu cherches l'exactitude, tu te perds, t'affoles, tu voudrais tout dire, ne rien oublier, panoramique et exhaustif. Comme si tu devais cette minutie au vécu, hommage de l'auteur présent au monde. Tu ne sais pas relater. Relater t'ennuie. Relater t'enferme. Dans l'advenu, le datable, les intervalles, la véracité. Dans des faits. Qui sont faits – fabriqués. Par la langue ; depuis une position mentale ou géographique. Qui sont par nature rebelles. Il n'existe pas d'objectivité du réel, encore moins de celui qui se pique de le retranscrire, au diable le miroir de Stendhal ! Le réel n'est qu'une vue de l'esprit. Les mots ne le trahissent ni ne le déforment, ils en construisent un autre, une dimension parallèle. Parfois, écueil ou stratégie, ils embrigadent la réalité. Se font passer pour elle. Réalisme et véracité ne sont que cousins éloignés.

Romancier, te voilà coincé entre le lourd marteau du kairos et l'enclume de tes scrupules.

[] Or si un roman n'est pas plus grand que la vie, à quoi bon ?"

 

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L'objet littéraire que publie Erwan Larher est un paradoxe de 260 pages. C'est le livre qu'il ne voulait pas écrire. Et c'est le livre que tous ses lecteurs auraient préféré ne pas lire. Parce qu'on aurait préféré qu'après nous avoir parlé des fesses de Marguerite, il n'ait pas besoin de nous parler de l'état des siennes après leur rencontre avec des balles de kalachnikov. Parce qu'on aurait préféré qu'il nous détaille la restauration de son monument historique du Poitou plutôt que sa longue rééducation. Parce qu'on aurait préféré qu'il n'ait pas besoin de se racheter des santiags. Ce livre n'était pas une nécessité en soi, quoiqu'en aient pensé les voyeuristes et amateurs de détails morbides de tous poils, friands dès le 14 novembre de récits et d'images, et qui se sont délectés du "déballage sensationnaliste" abondamment entretenu. Il n'est devenu important et essentiel qu'à partir du moment où il s'est imposé au romancier et surtout à partir du moment où il a choisi d'en faire ce qu'il voulait.

Pas de déballage. Pas d'autofiction. Pas de pathos. Pas d'indécence.

Non. Un objet littéraire. À la Erwan Larher. Avec son style, son originalité, son humour. Et les mots de quelques proches.

 

Il est donc question de rock, d'amitié, d'amour, de littérature.

Et du Bataclan, un soir de novembre 2017, où le romancier a pris deux balles. Le récit de cette soirée est absolument glaçant, terrifiant, effroyable même si l'on sent bien que nos sensations à nous, lecteurs, resteront toujours très en deçà de ce qu'ont pu ressentir les personnes qui l'ont vécue. Peu importe. Pour être le plus possible, le plus douloureusement, conscient de la violence de ces actes barbares, la puissance évocatrice des mots me semble parfois plus essentielle que les images des télés qui à force de tourner en boucle finissent par ne pas produire plus d'effets que celles des films d'actions américains.

Et puis il y a l'après. Se reconstruire. Revivre. Corriger un manuscrit pour oublier – un peu – la douleur. Aimer. 

Sortir de ses "ornières littéraires" pour écrire autour.

Apprivoiser, dompter le livre qui commence à s'écrire à l'insu de son auteur.

Et peu à peu, l'objet littéraire se crée. Avec des pages sombres. Des pages bouleversantes. Des pages magnifiques. Des pages reconnaissantes. Des pages qui font mal. Des pages qui font réfléchir. Des pages amicales. Des pages amoureuses. Des pages qui font rire.

Des pages humaines, tellement humaines.

Quelques messages Facebook aussi, dont celui du 19 Novembre : "J'apprends à redevenir bipède, c'est difficile. Ceci fait, j'espère que je ne devrai pas apprendre à redevenir humain."

 

Peut-être que c'est cela, la seule nécessité de cet Objet Littéraire Non Identifié : redire encore et encore que "la littérature n'arrête pas les balles. Par contre, elle peut empêcher un doigt de se poser sur une gâchette. Peut-être. Il faut tenter le pari."

Chiche.  

 

Pour tout savoir (ou presque) sur Erwan Larher : 

http://www.erwanlarher.com

 

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