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Chaque atome de silence...

12 Août 2013 , Rédigé par Vanille LN

Chaque atome de silence...

Clara est sculpteur, habituée à créer avec ses œuvres comme seuls témoins, comme seules présences. Discrète, secrète, elle parle peu, ne sait pas s'exprimer, dire ses émotions, raconter son histoire : elle est la silencieuse. "Je n'ai jamais été très douée avec les mots. Ceux qu'il faut prononcer, échanger. Les miens restent bloqués à l'intérieur, encombrés au moment de sortir, disparus. Ils me reviennent quand il n'y a plus personne pour les recevoir." Clara sculpte de petites danseuses, de petits animaux fragiles, aériens. Comme elle. Alors lorsque Barnabé la quitte pour d'autres projets et une autre femme, elle ne dit rien. Elle s'enfuit.

Pas à l'autre bout du monde, non, ce n'est pas l'aventure qu'elle recherche. À peine une heure trente de Paris, c'est suffisant pour pouvoir s'enfouir en pleine campagne, loin de tout, de la "civilisation" qui la brusque, dans une immense maison avec un grand atelier pour mettre ses œuvres et en créer d'autres. Pour se (re)trouver aussi. Ce "havre" qu'elle a trouvé, elle le loue pour un an, le temps de se remettre, pense-t-elle.

Tout le monde s'étonne de cet exil, elle, la Parisienne, va s'ennuyer, perdue comme ça au milieu de nulle part. Mais Clara ne se sent pas perdue. Elle se sent bien au contraire, en solitaire, au calme, dans le silence... "Chaque atome de silence / Est la chance d'un fruit mûr" Elle sculpte, se balade, ramasse de jolies pierres, sculptures naturelles qui l'inspirent autant qu'elles l'impressionnent, observe la nature, les animaux de toutes sortes qui l'entourent. Elle rencontre quelques personnes : Omar, le voisin algérien qui s'occupe d'une maison vide, l'invite pour le couscous et lui ouvre son potager ; Thierry, l'artisan volubile qui l'aide à retaper sa maison ; l'Adorateur, un original qui se promène le long de la Loire qu'il photographie tous les jours ; Ameline, la pharmacienne divorcée qui cherche le grand amour ; le Docteur Aubier, le vétérinaire, après l'adoption d'un chaton blanc angora aux yeux tout bleus, Plume.

Sa vie est désormais rythmée par les saisons, organisée en écho à la nature qui l'entoure. Elle repense à sa rupture avec Barnabé, médite sur ce manque de poids qui la caractérise – comme ses sculptures, elle reste toujours trop légère, pas assez ancrée dans le sol, dans la vie. L'arrivée de Plume le chaton facétieux vient bousculer son existence trop isolée, elle s'attache jalousement à cette petite boule de fourrure qui, sans combler son manque le plus essentiel, rompt sa solitude voulue mais parfois pesante. Elle relit les écrits de Giacometti, qui nourrissent son art – et le roman... L'auteure a fait le choix, subtil et original, d'aborder les thèmes de la solitude et du silence, pas seulement dans le cadre de la nature environnante, mais surtout à travers le prisme de l'art, de la sculpture en particulier.

Arp et Giacometti sont les deux références principales, avec des réflexions sur la création subtilement distillées au fil des pages, jamais artificielles, toujours si justes (*)...

À partir d'une trame assez simple, assez convenue – comment se reconstruire après une rupture, la fuite permet-elle de se (re)trouver –, Ariane Schréder réussit à merveille à esquisser un portrait de femme d'une délicatesse et d'une justesse extrêmes.

Rien d'extraordinaire ne se passe dans ce roman, juste le fil des jours et des saisons, et l'on est séduit par le charme de cette écriture fluide et limpide, ce récit à la première personne, sur un mode très simple, sans sentimentalisme ni introspection exagérés. On reste dans le diffus, les nuances subtiles, une forme d'impressionnisme, de légèreté dense. Seules comptent la réappropriation de soi-même, de ses émotions, de ses désirs, et la réflexion sur ce que l'on est, sur ce que l'on veut vraiment au plus profond de soi-même.

Nous suivons Clara dans son cheminement intérieur essentiel, découvrons à travers son regard la sérénité d'une vie paisible au contact de la nature, une vie qu'elle a instinctivement choisie, trouvant dans cette maison-atelier au milieu de ses sculptures aériennes et blanches, le havre qu'il lui fallait pour vivre, pour redécouvrir son moi intérieur d'une profondeur et d'une richesse infinies.

L'écriture est pure et légère, délicate et sobre, parfaitement accordée et harmonieuse, ouvrant comme une parenthèse entre les mots pour pouvoir mieux sentir, ressentir, se connaître, s'aimer et aimer. Parce qu'il est des silences qui libèrent la parole.

(*) "Dans une lettre à Matisse, Giacometti raconte comment ses sculptures n'ont cessé de lui échapper. Par tous les bouts. D'abord les sculptures se sont mises à rétrécir jusqu'à devenir miniatures. Puis quand il s'est interdit de les laisser disparaître, elles se sont mises à s'allonger démesurément. Et quand il a réussi à contenir cette poussée qui les rendait filiformes, il n'a plus réussi à les terminer. Quête et lutte incessantes. Elles m'encouragent."

"Il n'est pas à la beauté d'autre origine que la blessure, singulière, différente pour chacun, cachée ou visible, que tout homme garde en soi, qu'il préserve et où il se retire quand il veut quitter le monde pour une solitude temporaire mais profonde."

Giacometti "écrit encore : «je ne sais pas si je travaille pour faire quelque chose ou pour savoir pourquoi je ne peux pas faire ce que je voudrais.» Je me dis que les intellectuels de Saint-Germain-des-Prés ont aimé son travail pour la part de questionnement insoluble, de déchirure, de manque, qu'il contenait."

"Je crois que ce qui m'arrive, lorsque je sculpte, ce n'est pas la quête de la beauté, de l'harmonie, de la singularité, que sais-je, c'est simplement le désir de la sculpture finie – figure humaine ou animale, végétale même – semble faire signe à celui qui la regarde. Qu'elle paraisse vivante. Je dis paraisse par pudeur ou modestie. Pour moi, c'est tout simplement qu'elle soit vivante."

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