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EXTRAIRE LA LUMIÈRE DE L'ABÎME

23 Septembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

EXTRAIRE LA LUMIÈRE DE L'ABÎME

Rarement plus bel hommage à Michel-Ange et à tous les créateurs aura été rendu. En choisissant de raconter un épisode symbolique et signifiant de la vie de l'artiste, ce sont tous ceux qui créent, qui nous offrent du rêve et de l'émotion que célèbre Léonor de Recondo dans son ouvrage.

Printemps 1505, nous découvrons un Michel-Ange bouleversé devant le corps sans vie d'Andrea, jeune moine à la beauté fascinante qui le subjuguait. Terriblement troublé, il décide de partir pour Carrare chercher les marbres nécessaires à la réalisation du tombeau que le Pape Jules II lui a commandé.

Pendant six mois, nous vivons avec l'artiste qui à trente ans a déjà connu la gloire et la renommée grâce à sa Pietà – œuvre sublime par laquelle il a démontré que le marbre des montagnes de Carrare peut "devenir peau et drapé" – et qui, plongeant "la tête la première […] dans son magma intérieur, [s'est aperçu] que sa chair était faite de pierre vive. De pietra viva."

Il se dit qu'en "apprenant à maîtriser la pierre, il apprendrait à maîtriser le monde, plus exactement à le sculpter au gré de son imagination."

Pendant six mois, Michel-Ange vit au rythme de la carrière de marbre, "le marbre si sublime de (ces) montagnes", sélectionnant lui-même les blocs, négociant les prix, organisant le transport. La carrière est pour lui comme une "cathédrale à ciel ouvert", il y a là "toute une vie, entourée d'énormes parois irrégulières de marbre qui s'étirent vers les nuages." Il a tôt fait d'être accepté, admiré même des tailleurs de pierre, lui qui est capable de discerner au premier coup d'œil la moindre veine dans le marbre, lui qui possède "une connaissance parfaite de la matière alliée à une imagination puissante". Cette connaissance est essentielle car seule la perfection du marbre peut, alliée à la perfection des gestes de ses mains qui la façonneront, comme Dieu a façonné le monde, engendrer la perfection de l’œuvre,

"Le matin, il est le premier dans la carrière à observer les montagnes qui se défont pour qu’il puisse leur insuffler ses formes à lui, leur redonner vie à sa manière. Imaginer, sculpter, créer, afin que sa volonté se fasse sur la pierre".

Aux journées passées au milieu des blocs de marbre et des tailleurs de pierre succèdent des soirées solitaires à l'auberge, avec pour seuls compagnons le petit livre de Pétrarque offert par Lorenzo de Medici et la Bible léguée par Andrea. Andrea, dont la mystère de la mort ne cesse de le hanter et qui revient parfois dans ses rêves ou comme une apparition, tout comme sa mère, depuis longtemps disparue tant de de monde que sa mémoire, et que son inconscient parvient à ressusciter sens après sens ("Elle est là. Elle ne me quittera plus. Et, dans son ivresse joyeuse, il sent le parfum, entend le rire, goûte le souvenir, caresse la robe et s'abreuve du visage. Elle est tout entière. Sa mère.")

Cependant, rien ne doit le détourner de son œuvre, ni ses songes, ni les gens, alors, l'artiste tourmenté se montre de prime abord arrogant et misanthrope. Au fil des jours, il se laisse peu à peu apprivoiser et approcher : par les carriers bien sûr ; puis par Cavallino le fou qui se prend pour un cheval mais dont la "naïveté force la vérité des autres" ; et surtout par le petit Michele, fils d'un carrier dont la mère est morte, qu'il commence par repousser rudement avant de se laisser attendrir par l'affection inconditionnelle du petit garçon qui fait resurgir ses souvenirs les plus profondément enfouis. En s'abandonnant ainsi à ses émotions, enfin, Michel-Ange laisse s'opérer en lui et dans son œuvre une profonde transformation. "...l'émotion qui en découle lui fait espérer qu'il ne sculptera plus jamais comme avant. Finir, polir, tout cela n'a plus d'importance. Ce qui compte, c'est ce lien nouveau entre son esprit et la matière, entre ceux qui grouillent en lui et la pierre. Il ne veut plus les entraver de sa maîtrise, ne plus être l'arbitre, simplement dégrossir le marbre afin que s'en échappe le premier souffle. Son esprit humain doit céder à la volonté minérale. Il ne matera plus la foule qui peuple son imagination."

Léonor de Recondo, auteure musicienne, a le don, par son écriture, d'imprimer le bon tempo au récit, d'ouvrir notre regard à la beauté et à l'Art et de créer une atmosphère douce, sensible, profonde.

En nous emmenant, avec Michel-Ange dans les carrières de marbre de Carrare, elle accomplit la magie de rendre ce récit de fiction étrangement proche et familier, elle nous immerge à la fois dans la vie simple des tailleurs de pierre, dans ce lieu à la beauté ineffable, "adéquation parfaite entre l'évanescence du ciel et l'inertie de la pierre", et au plus profond des réflexions du sculpteur, sur la vie et sur la mort, sur la présence et l'existence. On sent qu'elle a intériorisé et restitue donc à la perfection le caractère sacré de cet art qui consiste en rien de moins qu'en la création matérielle d’êtres. "La montagne est pleine de personnages qui attendent". Pris dans la pierre, c'est le ciseau de l’artiste qui les libère, les amène au monde et à la lumière.

Comme du marbre le plus pur et le plus sublime, c'est une poussière d'étoiles d'une finesse et d'une subtilité infinies qui enveloppe chaque mot de Léonor de Recondo, sa plume est précise et sûre comme un outil de sculpteur, son écriture limpide, précise, à la fois ciselée et poétique.

Alors, "imperceptiblement, une émotion se fait une place. Infime et pourtant bouleversante".

EXTRAIRE LA LUMIÈRE DE L'ABÎME
Léonor de Récondo, née en 1976, débute le violon à l’âge de cinq ans. Son talent précoce est rapidement remarqué, etFrance Télévisions lui consacre une émission alors qu’elle est adolescente. À l’âge de dix-huit ans, elle obtient du gouvernement français la bourse Lavoisier qui lui permet de partir étudier au New England Conservatory of Music (Boston/U.S.A.). Elle devient, pendant ses études, le violon solo du N.E.C. Symphony Orchestra de Boston. Trois ans plus tard, elle reçoit l’Undergraduate Diploma et rentre en France. Elle fonde alors le quatuor à cordes Arezzo et, grâce au soutien de l’association ProQuartet, se perfectionne auprès des plus grands maîtres du genre (Quatuor Amadeus, Quatuor Alban Berg). Sa curiosité la pousse ensuite à s’intéresser au baroque. Elle étudie pendant trois ans ce nouveau répertoire auprès de Sigiswald Kuijken au Conservatoire de Bruxelles. Depuis, elle a travaillé avec les plus prestigieux ensembles baroques (Les Talens Lyriques, Le Concert d’Astrée, Les Musiciens du Louvre, Le Concert Spirituel). De 2005 à 2009, elle fait partie des musiciens permanents des Folies Françoises, un ensemble avec lequel elle explore, entre autres, le répertoire du quatuor à cordes classique. En février 2009, elle dirige l'opéra de Purcell Didon et Enée mis en scène par Jean-Paul Scarpitta à l'Opéra national de Montpellier. Cette production fait l'objet d'une tournée. En avril 2010, et en collaboration avec la chanteuse Emily Loizeau, elle crée un spectacle mêlant musique baroque et musique actuelle.
Léonor de Récondo a été premier violon sous la direction de Vincent Dumestre (Le Poème Harmonique), Patrick Cohën-Akenine (Les Folies Françoises), Enrico Gatti, Ryo Terakado, Sigiswald Kuijken. Elle est lauréate du concours international de musique baroque Van Wassenaer (Hollande) en 2004.
Elle fonde en 2005 avec Cyril Auvity (ténor) L’Yriade, un ensemble de musique de chambre baroque qui se spécialise dans le répertoire oublié des cantates. Un premier disque de l’ensemble paraît chez Zig-Zag Territoires autour du mythe d’Orphée (plusieurs fois récompensé par la presse), un deuxième de cantates de Giovanni Bononcini en juillet 2010 chez Ramée.
Léonor de Récondo a enregistré une quinzaine de disques (Deutsche Grammophon, Virgin, K617, Alpha, Zig-Zag Territoires) et a participé à plusieurs DVD (Musica Lucida).
En octobre 2010, elle publie La Grâce du cyprès blanc (roman) aux éditions Le temps qu'il fait et, en janvier 2012, Rêves oubliés chez Sabine Wespieser éditeur.

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