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FLAUBERT DANS SON SIÈCLE

26 Juillet 2013 , Rédigé par Vanille LN

FLAUBERT DANS SON SIÈCLE

En apercevant le nouvel ouvrage de Michel Winock sur les tables des librairies, on se demande ce qui a poussé l'historien à publier une énième biographie de Flaubert. Pourquoi écrire encore la vie de l'auteur de Madame Bovary dont il semble qu'on a déjà tout dit et tout lu ? En effet, les œuvres complètes de Flaubert sont disponibles depuis bien longtemps et l'édition non censurée de sa vaste correspondance est désormais publiée dans sa totalité... De ce fait, on pourrait penser que l'écrivain et l'homme nous sont intégralement révélés et que le sujet Flaubert est clos. Il ne fait aucun doute qu'il reste quelques zones de mystères dans sa vie, tant publique qu'intime, mais celles qui subsistent ne seront probablement jamais éclaircies - et sans doute est-ce mieux ainsi... Le travail de Michel Winock n'a pas la prétention d'apporter de révélations exceptionnelles. Avec spontanéité et enthousiasme, le biographe explique qu'il a simplement voulu partager son admiration et sa passion personnelle pour "l'ermite de Croisset" sur lequel son ouvrage aussi imposant que détaillé pose un regard nouveau et fort intéressant.

Michel Winock, quoiqu'ayant commis trois autres biographies (Hugo, Clémenceau et Mme de Staël) est davantage connu pour ses fresques consacrées à l'histoire des idées - Le Siècle des Intellectuels ou Les Voix de la liberté, tous deux primés. Mais quand il décide de se consacrer à une personne, à une existence dans sa singularité, l'historien se mue avec tout autant de talent en un portraitiste perspicace à qui rien n'échappe et qui s'attache à retracer un destin d'une plume vive et minutieuse. Il avait déjà révélé sa maîtrise dans ce domaine avec son Madame de Staël ; il la confirme avec son Flaubert, en alternant scènes de vie et textes.
La construction de son ouvrage est assez classique, Winock suit pas à pas son "sujet" de façon chronologique, ne s'autorisant que de temps en temps une anticipation ou un retour en arrière. Avant d'écrire, de décrire son époque, Flaubert sut l'observer mieux que quiconque et dans tous ses aspects : les cadavres fascinants et horribles à la fois, disséqués par son père chirurgien ; les émeutes de 1848 ; les paysages d'Egypte peuplés de pyramides et de passions... Flaubert se nourrit de mots, de lectures, d'images, d'idées brillantes ou absurdes, des corps féminins, et son écriture transforme ce matériau vivant et fascinant en une œuvre littéraire incomparable.
Michel Winock nous dévoile aussi tous les paradoxes de l'écrivain. Solitaire, il aimait néanmoins "peupler le désert où il pensait devoir se tenir pour créer". Quoique boulimique de tout, il était par moments frappé d'apathie ou d'absence totale de désir. Il disait tester chacune de ses phrases ardues au "gueuloir", les tire au forceps, et pourtant, il éprouvait une délectation absolue à s'écouter dès qu'il avait composé sa "petite musique" littéraire.
Se dessine également un esprit hors du commun et plein d'audace. Le public attendait la suite de "Mme Bovary" (qui avait fait scandale à l'époque), Flaubert lui offre une fresque épique et orientale, "Salammbô". "L'Education Sentimentale" et sa conclusion sulfureuse avait décontenancé la critique, elle ne sera que plus ravie par les "Trois contes". "La Tentation de Saint-Antoine", projet mené sur plusieurs dizaines d'années - et finalement terminé - déconcerte, tandis que "Bouvard et Pécuchet", inachevé, ne cesse d'interroger... Michel Winock relate les si nombreux débats inspirés par cette œuvre, dont on ne connaissait au final qu'une infime partie tant furent également démesurées l'admiration et l'aversion qu'elle inspira - et inspire encore - à certains.
Le Flaubert que nous présente Michel Winock semble totalement "dépoussiéré", apparaissant sous un jour nouveau, assumant librement ses paradoxes et ses outrances. Son nihilisme est revendiqué ("Si jamais je prends une part active au monde ce sera comme penseur et comme démoralisateur") et sa verve débridée. Il tient les propos les plus crus à table avec ses amis les Goncourt, se montre impitoyable dans sa réplique à un importun diplômé qui mettait en doute son savoir archéologique sur Carthage. Michel Winock n'hésite pas à pointer aussi ses failles, en particulier son absence totale de délicatesse lorsqu'il rompt avec Louise Collet en quatre lignes... mais s'attache aussi à montrer sa noblesse d'âme et son sens profond de l'amitié.
Nous apparaissent enfin dans leur plénitude tous les efforts accomplis par cet incomparable "travailleur de l'amer" pour se documenter et garantir ainsi l'exactitude de ses récits, pour ciseler sa syntaxe et inventer le style, pour nous faire éprouver avec lui, entre éclat et tragique, sa douleur d'être prisonnier de ce siècle qu'il juge stupide...
L'œuvre et la correspondance complètes de Flaubert sont à notre disposition au point que l'on pourrait croire qu'il n'y a désormais plus rien de nouveau. Michel Winock nous prouve le contraire en nous invitant à aller à la rencontre de Flaubert lui-même, de l'homme et de l'écrivain, en privé et en écriture, dans son siècle.

L'AUTEUR

Michel Winock est un historien surtout connu pour ses travaux de synthèse sur l’histoire politique française. Il a notamment concentré ses recherches sur les périodes de la IVe et la Ve République. Ses essais ont souvent été primés (Prix Médicis de l’essai pour Le Siècle des intellectuels en 1997 ; Prix Jouvenel de L’Académie française pour Les Voix de la Liberté en 2001). Il est aussi le biographe de Hugo, Clemenceau ou de Madame de Staël.

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