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IL AURA FALLU DEUX VIES POUR ME RENDRE LA MIENNE

31 Août 2013 , Rédigé par Vanille LN

IL AURA FALLU DEUX VIES POUR ME RENDRE LA MIENNE

Deux sœurs. Deux sœurs que tout oppose, la Grande et la Petite, unies seulement par leur lourd passé, marqué par un événement sordide et fondateur, et par leur lien de parenté, un lien complexe, douloureux, parfois pervers.

La Grande est bavarde, bruyante, envahissante, dominatrice, mythomane, elle est sale et désordonnée, elle se complait dans le vice et la cruauté, pratique le sexe à la façon d'une mante religieuse, se délecte de la mort.

La Petite est timide, renfermée, silencieuse, agoraphobe, obsédée par la propreté et l'ordre, fragile, frêle, incapable de garder un travail tant elle semble inadaptée au monde qui l'entoure et l'agresse. Alors elle reste cloîtrée chez elle, autant que possible, ne sortant guère que pour descendre les poubelles et aller boire un café. Elle préserve maniaquement son petit univers aseptisé et vide, ne mange presque rien, dans l'espoir peut-être de finir par s'effacer, petit à petit, jusqu'à disparaître.

"Quand on a une sœur, on n'est plus jamais seule", leur répétait leur mère, et pour la Petite, c'est bien ça le problème. Car la Grande a une emprise absolue, brutale, malsaine, sur la Petite qui ne parvient pas à s'en libérer et la subit, entre résignation et détestation.

Ce roman est une histoire de luttes : la lutte entre les deux sœurs ; et la lutte entre leur présent et leur passé, ce passé si pesant, si plombant, si tyrannique tant il les a marquées, chacune à sa façon, au plus profond et durablement, un passé qui nous est dévoilé au fil des pages, comme un puzzle lentement reconstitué.

La temporalité est bousculée de façon à suivre les zigzags psychologiques de la Petite, puisque c'est à travers son regard et ses sensations que nous est présenté le récit. Il y a donc des flash-backs, mais habilement distillés de telle sorte qu'ils s'intègrent à la narration présente, le lecteur s'égare en suivant les méandres de l'esprit du personnage principal.

Le style est en parfaite adéquation avec l'histoire et les personnages : phrases courtes, maladroites, décousues, déconstruites parfois expriment avec justesse les traumatismes, les égarements, et les incohérences des héroïnes.

Sans aucune complaisance pour elles, Delphine Bertholon dissèque leurs rapports complexes et paradoxaux. Tout les oppose – la Petite n'a qu'une ambition: être "l'inverse de la Grande" – et pourtant, on a le sentiment qu'elles ne peuvent se détacher l'une de l'autre. Aucune des deux ne parvient réellement à s'intégrer à la société, chacune un peu marginale à sa manière, l'une, vraie tornade, dévastant le monde, l'autre, petit oiseau blessé faisant tout pour s'en extraire...

Chacune tente de vivre malgré la détresse, malgré le choc qui a bouleversé leur vie à jamais et qui nous est révélé tardivement, après de multiples indices semés tout au long du récit, de petites touches qui mènent à découvrir "l'événement" qui a tout changé.

Les prénoms même des deux sœurs ne sont que donnés que vers la fin du roman, elles ne sont jusque là désignées que par les expressions "la Grande" ou "la Petite", sorte de personnages anonymes, pour souligner qu'elles sont à la recherche de leur identité profonde. Le narrateur, omniscient, adopte le point de vue de la Petite, tant qu'elle ne parvient pas à s'exprimer elle-même. Il faudra longtemps pour qu'elle puisse dire "je"...

L'écriture est ciselée, les mots justes, l'expression percutante, et malgré le sujet difficile, malgré le chaos psychologique qui semble régner, malgré l'atmosphère parfois oppressante, Delphine Bertholon parvient joliment à disséminer quelques petites notes de lumière et d'espoir, une image heureuse, une rencontre, des sandales dorées pour enfin "avoir le soleil à (s)es pieds"... De toute façon, la Petite en est sûre, elle se le répète comme un mantra : "un jour j'aurai de la chance un jour j'aurai de la chance un jour j'aurai de la chance", parce que même si "elle ne croit pas en Dieu, c'est juste de la logique : ça ne peut pas toujours tomber sur les mêmes".

Après "Twist", "L'effet Larsen" et "Grâce", Delphine Bertholon offre à ses lecteurs un roman intime, profond, où les sentiments affleurent subtilement, un roman grave et douloureux mais qui est "avant tout, l'histoire d'une résurrection".

IL AURA FALLU DEUX VIES POUR ME RENDRE LA MIENNE

Delphine BERTHOLON est scénariste et écrivain.

Elle a déjà publié :

❊ CABINE COMMUNE (2007)

❊ TWIST (2008)

❊ L'EFFET LARSEN (2010)

❊ GRÂCE (2012)

et écrit le scénario du film YES WE CAN (réalisé par Olivier Abbou en 2012)

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