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L'AMOUR SANS Y TOUCHER

6 Août 2013 , Rédigé par Vanille LN

L'AMOUR SANS Y TOUCHER

Un roman pour être fort n'a pas nécessairement besoin d'être démonstratif. Serge Joncour l'a compris qui, avec une infinie pudeur et une subtilité rare, alterne les histoires parallèles et semblables de deux écorchés vifs, rattrapés par leur destin – ou simplement leur passé...

Franck et Louise sont de la même famille – ou presque – et pourtant ils ne se connaissent pas. Pas encore, en tout cas. Ils ont tous les deux quitté l'endroit d'où ils viennent, pour des raisons différentes mais avec le même besoin de s'enfuir. Ils y reviennent tous les deux au même moment, dans cette ferme perdue au beau milieu d'une région vouée à l'agriculture et dont on pressent qu'elle est sur le déclin... Franck et Louise sont liés par un fantôme. Celui d'Alexandre, le frère de Franck et le mari de Louise, mort, subitement, quelques années auparavant...

Lorsque après dix années de silence Franck décide de téléphoner à ses parents, à la ferme, c'est une voix d'enfant qui lui répond. Celle d'un petit petit garçon qui s'appelle... Alexandre. C'est le fils de Louise.

Quand Franck arrive à la ferme, il découvre Alexandre, un petit garçon de cinq ans, plein de vie, malicieux, déluré et posant mille questions. La ferme a changé, un peu, de l'extérieur, mais pas les habitudes immuables de ses parents taiseux. On échange peu en général, des banalités jetées sur un ton bourru, on ne dévoile surtout pas ses sentiments, tout est suggéré par un regard, un soupir et empêché par tant de non-dits. Malgré les désaccords passés, Franck a soudain ressenti le besoin de se rapprocher d'eux. De faire la paix, simplement, sans leur parler de sa maladie. Mais devant les siens, il est maladroit, mal à l'aise, maniant plus facilement la caméra que les mots...

Louise vit toujours dans le souvenir d'Alexandre. Après lui, elle n’a pu aimer aucun autre homme. Il y a eu bien eu un type, un peu paumé, qui la poursuit encore malgré leur rupture. Ce n'était pas sérieux avec lui mais elle s'est retrouvée enceinte. Louise a décidé de garder l'enfant, de l'appeler Alexandre et de le confier à ses anciens beaux-parents. Avec ses boulots précaires, elle ne voyait pas comment faire d'autre, l'enfant serait mieux à la campagne qu'à la ville et puis, elle avait l'impression ainsi de leur rendre un peu leur fils disparu. À la ferme, elle est toujours considéré comme la belle-fille, et même la fille. Alexandre est naturellement devenu le petit-fils...

Alors que Franck, puis Louise arrivent à la ferme, les parents partent – fait exceptionnel – à la mer. Alexandre devait partir avec eux mais finalement, il reste avec Franck et Louise.

Les chapitres font alterner les voix de Franck et de Louise, elles s'entremêlent comme les souvenirs.

Ils sont tous deux si fragiles, maladroits avec les mots, avec les sentiments, avec l’amour, chacun plongé dans sa propre nostalgie, préoccupé par ses propres difficultés. Alexandre est leur lien : le frère et l'amant mais aussi désormais le petit garçon espiègle.

Sous la plume délicate de Serge Joncour, ses personnages se retrouvent face à eux-mêmes, on les sent sur le point de renaître mais trop encombrés de leurs souvenirs. Il signe ainsi un superbe roman d’amour filial, fraternel, maternel. Il y a l'attachement à la terre, aussi, cette terre à laquelle on revient, malgré tout. Et le pardon, qui affleure.

La pudeur des sentiments se dévoile tout en nuances dans l’écriture de Serge Joncour, une écriture sensible, pleine de tendresse, évoquant avec autant de justesse la simplicité des moments de partage que la réalité difficile du monde agricole et ouvrier. Il y a des fulgurances, aussi, dans ce roman, des jaillissements simples et d'autant plus sublimes, notamment dans les pages consacrées à Louise - les plus belles, les plus subtiles : "Sa vie, on ne la refait pas, c'est juste l'ancienne sur laquelle on insiste."

Tout ceci donne un superbe roman sur les origines et le poids des souvenirs, porté par un ton juste, en équilibre entre espoir et fatalisme, avec en toile de fond un bel éloge du temps présent et des étoiles filantes...

"Ne pas pouvoir s'aimer, c'est peut-être encore plus fort que de s'aimer vraiment, peut-être vaut-il mieux s'en tenir à ça, à cette très haute idée qu'on se fait de l'autre sans tout en connaître, en rester à cette passion non encore franchie, à cet amour non réalisé mais ressenti jusqu'au plus intime, s'aimer en ne faisant que se le dire, s'en plaindre ou s'en désoler, s'aimer à cette distance où les bras ne se rejoignent pas, sinon à peine du bout des doigts pour une caresse, une tête posée sur les genoux, une distance qui permet tout de même de chuchoter, mais pas de cri, pas de souffle, pas d'éternité, on s'aime et on s'en tient là, l'amour sans y toucher, l'amour chacun le garde pour soi, comme on garde à soi sa douleur, une douleur ça ne se partage pas, une douleur ça ne se transmet pas par le corps, on n'enveloppe pas l'autre de sa douleur comme on le submerge de son ardeur. C'est profondément à soi une douleur. L'amour comme une douleur, une douleur qui ne soit pas faire mal."

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