Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

LA GUERRE... ET APRÈS ?

5 Septembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

LA GUERRE... ET APRÈS ?

Le dernier roman de Pierre Lemaitre n'est pas, comme les précédents, un thriller mais l'intrigue est menée avec l'efficacité et le suspense d'un polar.

Les cinquante premières pages sont absolument hallucinantes, elles nous plongent d'emblée dans l'atmosphère de la Grande Guerre, la première mondiale, une immense boucherie dont tous les éléments semblent comme concentrés dans cette attaque délirante de la cote 113. En lisant ce récit à couper le souffle, on ne peut s'empêcher de penser à la phrase des Fourberies de Scapin : "mais qu'allait-il faire dans cette galère ?"

Nous sommes le 2 novembre 1918, l'armistice est devenue une "perspective raisonnable", l'espoir de sortir vivant de ce carnage est réel et par conséquent, "question offensive, plus personne (n'est) très chaud"... Et d'un coup, à cause d'un ordre venu d'en haut, tout s'emballe, on oblige deux soldats à aller voir ce que font les Boches, il y a des tirs, donc une riposte, le lieutenant d'Aulnay-Pradelle, avide d'assauts et de conquêtes, lance ses soldats à l'attaque, espérant recueillir gloire et honneurs.

Cinquante pages implacables et sidérantes de précision, de tension, de fatalité et d'humanité, soldats tirés à vue, corps déchiquetés ou ensevelis, hommes étouffés par les poussières d'obus et les écroulements, le début est, selon les mots mêmes de l'auteur, "une attaque de roman noir" dans laquelle rien ne manque, pas même les trahisons et les coups vicieux, et qui a "été l'occasion de vingt-deux versions". Etant donné la qualité de celle qui a finalement été retenue, on aurait terriblement envie de lire 21 autres...

Miraculeusement, deux des soldats de "l'attaque de la cote 113" en réchappent, esquintés mais en vie : Albert Maillard et Edouard Péricourt, le second ayant, malgré une jambe en miette, réussi à sauver in extremis le premier du trou où il était enterré vivant.

Cette scène magistrale, point de départ de l'intrigue, marque le début d'une solide amitié entre Albert et Edouard, une amitié fraternelle, compliquée et unique. C'est aussi la raison de la haine mêlée de crainte d'Albert envers d'Aulnay-Pradelle, un sale type arrogant, un authentique salaud qui a voulu et failli le tuer.

Après cette attaque terrible et la signature de l'armistice, vient le temps de l'entre-deux. Pas encore de l'entre-deux guerres, non, l'entre-deux entre la guerre et le retour à la vie civile, "pas l'heure des bilans, mais l'heure terrible du présent où l'on constate l'étendue des dégâts"...Un passage douloureux, difficile, incertain, qui a pour cadre principal l'hôpital militaire. Albert veille sur Edouard, qui a non seulement une jambe en miette mais aussi et surtout la gueule cassée. Un trou béant en lieu et place de la mâchoire, plus de joues, une seule rangée de dents qui paraît immense, des douleurs qui le font hurler et nécessitent de fortes doses de morphine pour le soulager. Albert, lui, va plutôt bien, physiquement s'entend. Parce que les séquelles psychologiques, Albert et Edouard n'en guériront pas. Jamais. "Quelque chose (…) ne reviendrait jamais : la sérénité."

Et ce n'est pas seulement de sérénité ou de bonheur qu'il s'agit, c'est encore bien plus profond et bien plus grave que ça. Il va leur falloir retourner à la vie, fracassés, dans une France qui s'occupe ardemment de célébrer ses héros morts au front mais délaisse les survivants, les gueules cassées, les types hantés par cette guerre qui les a brisés. Il est tellement plus simple et gratifiant d'ériger des monuments aux héros morts que d'écouter et de soutenir les rescapés abîmés et encombrants.

Pierre Lemaitre dépeint sans concession aucune l'étau dans lequel les poilus se sont retrouvés coincés à la sortie de la guerre.

L'atmosphère de l'immédiat après-guerre, remarquablement décrite et reconstituée par l'auteur, est celle des lendemains qui déchantent, des illusions perdues, des lâches reçus en héros et des héros lâchement ignorés.

C'est celle aussi des profiteurs de guerre, car "pour le commerce, la guerre présente beaucoup d'avantages, même au-delà". Certains se sont largement enrichis pendant le conflit, la folie commémorative va être l'occasion pour d'autres – parfois les mêmes – de faire fortune. Chacun son fond de commerce.

Pour Albert et Edouard, devenu Eugène par un subtil changement d'identité, ce sera le marché des statues et monuments. Dessinateur talentueux et passionné, provocateur de naissance, Edouard ne met pas longtemps à reprendre crayons et cartons pour monter une combine ingénieuse, gigantesque, spectaculaire et parfaitement amorale. Mais qu'importe, il faut (re)vivre, trouver de l'argent quitte à le voler, et partir, loin de cette patrie ingrate et inhospitalière.

Pour l'ambitieux D'Aulnay-Pradelle, ce sera d'abord un mariage avantageux avec la fille Péricourt, pour profiter du statut de la femme, des relations et du carnet d'adresses du beau-père. Puis le marché, ô combien rentable des cimetières militaires, encore plus lucratif quand on économise sur la taille des cercueils et la "qualification" de la main-d'œuvre...

Mais n'allons pas plus loin dans le détail de ces escroqueries magnifiques, ne dévoilons pas trop de l'intrigue, la manière dont Pierre Lemaitre mène son récit et maintient le suspense est un plaisir à savourer page après page.

Au fil des chapitres, tout en déroulant implacablement les deux intrigues en parallèle, l'auteur dresse sans complaisance le portrait de cette France de l'après-guerre, qu'il recrée à la perfection tant dans le style et la langue que dans le décor. Il nous offre un roman subtilement incorrect, qui pointe de façon acérée le manque de reconnaissance de la nation et l'incompétence des chefs. Mais pour ne pas tomber dans le piège de l'angélisme ou du sacrilège, Pierre Lemaitre a fait le choix judicieux de privilégier un regard d'homme sans invocation grandiloquente, avec une superbe galerie de personnages mémorables et fameux.

Le tout servi par une écriture acérée, mordante, précise, percutante, parfois cruelle, qui mêle habilement narration passionnante, suspense et humour noir, avec un sens de la formule certain.

Avec Au revoir là-haut, Pierre Lemaitre réussit une époustouflante fresque historique et romanesque, dense, foisonnante et remarquablement documentée, qui parvient avec brio à tenir en haleine son lecteur sur près de 600 pages, sans provoquer ni lassitude ni ennui.

Il paraît qu'il a prévu une suite. On est déjà impatients.

LA GUERRE... ET APRÈS ?

À LIRE AUSSI, POUR DÉCOUVRIR LES POLARS & THRILLERS DE PIERRE LEMAITRE :

❊ TRAVAIL SOIGNÉ

❊ ALEX

❊ SACRIFICES

❊ ROBE DE MARIÉ

❊ CADRES NOIRS

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article