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LE COEFFICIENT IMPRESCRIPTIBLE DU HASARD

14 Septembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

LE COEFFICIENT IMPRESCRIPTIBLE DU HASARD

Au commencement et au centre de ce deuxième roman de François Garde, il y a un court et mystérieux manuscrit, trois pages qui relate une histoire, vécue ou fictive, on ne sait... Ces trois pages, c'est Philippe Zafar, le narrateur, qui les retrouve en triant et classant les archives de feu Thomas Colbert, un magnat du commerce maritime. C'est que Zafar, jeune Libanais élevé en Californie, s'est créé un métier pour le moins original : il est curateur de documents privés, c'est-à-dire qu'il se charge de mettre de l'ordre dans les papiers des défunts, de redonner une apparence convenable aux innombrables documents entassés au cours d'une vie. Les familles éplorées – ou débordées – , pas toujours disposée à raviver chagrins et tourments, en sont très reconnaissantes au jeune homme. «De même que les professionnels rigoureux et sans visage assuraient la toilette mortuaire et rendaient à la famille un défunt présentable, de même un autre professionnel anonyme avait su ranger les papiers épars, et ne laisser à la famille que les choix essentiels.»

Ce manuscrit, donc, il l'exhume du fond d'un tiroir. À la première personne, un narrateur évoque un épisode de sa vie : à 23 ans, matelot en escale dans un port, il fut payé trois couronnes pour avoir un rapport sexuel avec une femme masquée, sans doute issue de la bonne société, en présence du médecin qui l'avait "recruté" pour ce "travail"...

Ces trois pages sont-elles un "souvenir de jeunesse, une allégorie, une brève nouvelle ?" Le matelot est-il Thomas Colbert jeune ? Lorsqu'il révèle l'existence de ce manuscrit à sa veuve, celle-ci demande à Zafar de prolonger sa mission et de mener l'enquête, en toute discrétion bien évidemment car si le narrateur était bien son mari, la brève étreinte aurait pu aboutir à la naissance d'un enfant, ce qui pourrait avoir d'importantes conséquences car alors, la fortune de Colbert reviendrait à cet héritier.

De registres de la marine marchande en nouvelle de Karen Blixen, de manuels de numismatiques en livres d'histoire, de rencontres en entretiens, nous suivons Philippe Zafar sur la piste de Thomas Colbert aux Etats-Unis, en France, jusque sur l'île tropicale de Bourg-Tapage, une ancienne (et fictive) colonie française. Le défunt y avait effectué un court passage en 1949, au cours duquel, peut-être, il avait vécu l'épisode narré dans le manuscrit.

En quête d'un enfant caché et inconnu, d'un mari infécond et d'une épouse masquée, le narrateur se fait détective, interroge les textes mais aussi les hommes, en particulier les habitants de l'île. Ce faisant, il découvre assez rapidement les origines du fils mystérieux et l'existence complexe de la famille Tobias. Il s'intéresse alors de plus près à la généalogie de cette lignée étonnante, étrangement reliée à Thomas Colbert, et découvre par là même l'histoire de cette île australe où la femme est celle qui transmet l'appartenance. «Ce sont les femmes qui font les Insulaires […] C'est la tradition. Les hommes ça va ça vient. Seules les femmes insulaires font des Insulaires. Nos femmes sont notre trésor.»

Au fil de ce passionnant périple, le narrateur investit avec curiosité et intelligence la question des origines et de la filiation, interrogeant aussi les siennes, Libanais vivant aux Etats-Unis... Lui, qui s'est inventé un métier d'examiner les archives et les souvenirs des autres, de classer leurs secrets de famille, s'est toujours appliqué à occulter les siens.

Ce roman d'aventure(s) est l'occasion aussi pour l'auteur d'aborder la question délicate de la décolonisation, entraînant le roman et le lecteur vers une réflexion politique, parfois même philosophique lorsqu'il s'agit de se demander si la vérité doit forcément être révélée, au mépris des conséquences sociales et personnelles...

On regrettera certaines digressions, savantes certes, mais trop longues et les parenthèses personnelles du narrateur, maladroites. Les interrogations que font naître l'enquête en son esprit aurait pu être intéressantes si elles n'étaient pas posées ci et là, manquant de cohérence et de pertinence parfois.

Cependant, l'écriture sobre, classique, désuète parfois, confère au récit un charme certain, une élégance agréable. Le rythme est posé sans être lent, ce qui permet à l'enquête d'être bien menée et à la réflexion d'être nourrie.

Roman d'aventures et d'intelligence, "Pour trois couronnes" nous amène à comprendre "qu'une vie, ce n'est pas seulement la somme des choix que l'on fait. Elle est cette somme multipliée par le regard des autres, et divisée par le coefficient imprescriptible du hasard."

LE COEFFICIENT IMPRESCRIPTIBLE DU HASARD

À LIRE AUSSI DE FRANÇOIS GARDE :

CE QUIL ADVINT DU SAUVAGE BLANC (qui a reçu 8 Prix dont le Prix Goncourt du Premier Roman et le Prix Roblès en 2012)

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