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LE SEUL PROBLÈME QUI DEMEURE SANS SOLUTION

7 Octobre 2013 , Rédigé par Vanille LN

LE SEUL PROBLÈME QUI DEMEURE SANS SOLUTION

"Avoir pour père le génie du siècle ne m’a jamais servi à rien." Cette phrase lapidaire a été prononcée par le fils d'Albert Einstein, Eduard.

Son père était un scientifique de génie, sans aucun doute le plus grand savant du XXème siècle, l'homme qui a publié la théorie de la relativité, contribué au développement de la mécanique quantique et reçu le Prix Nobel de Physique. Mais pour cette intelligence hors du commun, son fils sera toujours "le seul problème qui demeure sans solution."

Dans ces deux réflexions, celle du père et celle du fils, est résumé tout le drame de l'incompréhension entre eux deux... S'appuyant sur des faits rigoureusement exacts, Laurent Seksik dévoile une part obscure et infiniment délicate de la vie d'Einstein : la schizophrénie de son fils, Eduard, face à laquelle l'immense savant se révèle inadéquat et impuissant, terriblement et douloureusement impuissant. Tout est réel donc dans ce récit magistral, seules les pensées et réflexions des trois personnages principaux, Eduard, son père Albert et sa mère Mileva Maric – la première femme d'Einstein – sont le fruit de l'imagination érudite de l'auteur.

D'Albert Einstein, on connait surtout le génie scientifique, les controverses, les engagements et le "mythe". Sauf que derrière le génie, il y a aussi un homme, mari volage et piètre père. Son premier enfant, une fille, Lieserl, née avant le mariage d'Albert et Mileva, fut abandonnée, placée et décéda. On ne découvrit son existence qu'en 1986, à travers la correspondance de ses parents. Elle fut "le secret le mieux préservé de la légende Einstein". Son fils aîné, Hans-Albert, s'éloigna aussi de lui, lassé de sa négligence et profondément blessé de s'entendre dire "Si Einstein avait un fils cela se saurait, comment pouvez-vous affirmer être le fils d’Einstein ? En aucun endroit, il ne parle de ses fils." De toute façon, "il n'y a pas de place dans le monde pour un autre Einstein."

Quant au second fils, Eduard, il commença de brillantes études de médecine avant que ne se déclare sa maladie. Assez rapidement diagnostiqué "schizophrène", il fut enfermé dans une clinique psychiatrique suisse, la clinique Burghölzi, à Zurich, où exercèrent, entre autres, Jung et Rorschach. Pendant trente ans, Eduard va subir des séances d'électrochocs et des cures d'insuline, une technique encore expérimentale qui consiste à créer un coma insulinique pour ensuite essayer de réveiller le malade, débarrassé de ses délires... Ces traitements étaient alors à la fois très répandus et très réputés, aujourd'hui, on sait qu'ils ont davantage contribué à détruire les patients qu'à les guérir. Eduard s'en aperçoit et dit un jour à un infirmier : "ceux qui sont là depuis trente ans ne s'expriment presque plus".

Il serait aisé de condamner Albert Einstein, de le déclarer coupable d'avoir laissé végéter et ainsi traiter son fils durant des décennies dans une clinique psychiatrique, dans ce "royaume des âmes perdues". Mais Laurent Seksik est homme de nuances et de psychologie, bien trop fin pour s'en tenir à des verdicts hâtifs et infondés. Aucun jugement donc, dans ce livre, car il n'y a finalement rien à juger, aucun pathos non plus. Seulement des faits, des événements, des sentiments, des interrogations, des incompréhensions. Pour Albert, "ce drame est une affaire personnelle, quelque chose qui concerne le ressort le plus intime de sa vie. Le ressort est cassé." Et il ne pourra jamais être réparé.

Au-delà du drame personnel de cette famille, on ne peut pas passer à côté du contexte historique, passionnant, qui se donne à voir naturellement entre les dévoilement des émotions et des ressentis. Les années 30, la montée du nazisme, la guerre et l'après-guerre, le climat délétère du maccarthysme... Avec beaucoup de subtilité, Laurent Seksik choisit de donner la parole aux journaux, aux écrits, à la radio pour relater tous ces événements, et ainsi on entend, on lit, on tremble, on vit avec les personnages ces moments terribles de notre Histoire.

Le plus grand talent de Laurent Seksik est d'accorder sa plume, son ton, son vocabulaire, son rythme à la voix qu'il porte et de laisser à chacun son temps de parole, son temps de réflexion, son temps de douleur aussi. Des douleurs difficiles à dire, impossibles à expliquer. "Expliquer serait faire offense à la souffrance. (…) Nulle explication, ni refuge ni consolation, pas de salut dans la fuite, de remède au drame ou de clef du mystère. Ne pas percer le jeu des ombres. Mesurer simplement l'étendue du malheur..."

Savant génial, homme de combats, Albert Einstein n'aura jamais qu'une faille, une limite : son désemparement, son impuissance face à son fils, ce "vivant reproche".

"Il a eu tous les courages. Braver la Gestapo, soutenir la cause des Noirs, aider à la création d’un État Juif, ne pas baisser l’échine, écrire à Roosevelt pour construire la bombe contre l’Allemagne, écrire à Roosevelt pour arrêter la bombe contre le Japon… mais, aller voir son fils est au-dessus de ses forces. Il a trouvé ses limites. Seul l’Univers ne connaît pas de limites…".

LE SEUL PROBLÈME QUI DEMEURE SANS SOLUTION
Laurent SEKSIK est né en 1962 à Nice.

Après des études de médecine, il devient Interne des Hôpitaux. En 1999, il publie chez JCLattès son premier roman, LES MAUVAISES PENSÉES, traduit dans une dizaine de langues, puis en 2004, LA FOLLE HISTOIRE, récompensé par le Prix Littré.

Après avoir fini son clinicat, il met entre parenthèses l'exercice de la médecine et travaille dans la presse, l'édition et la télévision.

Depuis 2006, Laurent SEKSIK partage son temps entre médecine et littérature.

En 2006, il publie son troisième roman, LA CONSULTATION, toujours chez JCLattès, puis, en 2008, une biographie remarquée d'Albert Einstein (Gallimard).

En 2010, parait son quatrième roman, LES DERNIERS JOURS DE STEFAN ZWEIG, relatant les six derniers mois de la vie de Zweig avant son suicide. L'auteur en écrit l'adaptation théâtrale ; la pièce est créée en septembre 2012 avec Elsa Zylberstein et Patrick Timsit dans les rôles de Lotte et Stefan Zweig. Le roman a également été adapté en bande dessinée avec des dessins de Guillaume Sorel et publié chez Casterman.

En 2011, Laurent SEKSIK a publié son cinquième roman, LA LÉGENDE DES FILS, chez Flammarion.

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