Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Les bateaux ne partent pas que des ports, ils s'en vont poussés par un rêve...

7 Août 2013 , Rédigé par Vanille LN

Les bateaux ne partent pas que des ports, ils s'en vont poussés par un rêve...

Après nous avoir fait voyager sur les routes escarpées et surprenantes de la langue française, contempler les façades maritimes et emmenés au pays du coton, Erik Orsenna nous emporte dans ce roman sur les chemins de l'Histoire, celle de la découverte de l'Amérique, mêlant amour de la langue, de la mer et de l'aventure. Mais avant la Grande Histoire des Grandes Découvertes, il y a les petites histoires qui précédent et sans lesquelles l'explorateur ne serait pas devenu ce qu'il a été et n'aurait pas réussi sa folle Entreprise. Sans curiosité naturelle, sans fièvre, sans aplomb, sans amour de l'inconnu et sans capacité à faire entrer ses proches dans son univers et dans ses rêves, Christophe Colomb n'aurait pas été celui qui a découvert l'Amérique... Mais pour raconter la genèse de cette formidable épopée, Erik Orsenna prend le parti audacieux, subtil et pertinent de faire parler le frère cadet de Christophe, Bartolomé Colomb. Celui qui adore son frère solaire et si envahissant ; celui qui va prendre un peu de distance avec le "héros" de la Découverte et révéler l'envers du décor, tout en conservant un immense respect et un amour infini pour ce frère envers lequel il fait preuve d'un dévouement extrême. Cartographe, amoureux des traits de côte plus que des mers, Bartolomé est aussi le complémentaire idéal du navigateur. Avec lui, Erik Orsenna n'aborde pas Christophe Colomb de face mais par le biais d'un personnage à la fois historique et romancé ; tout comme, avec ce roman, il n'aborde pas la découverte de l'Amérique de face mais en revenant à la genèse de l'expédition. Il évite ainsi habilement et fort agréablement le piège du didactisme au profit d'un récit sensible, peuplé de personnages dignes de la littérature picaresque, où l'aventure côtoie la métaphysique, où la mesquinerie se mêle à la noblesse, où la scène de rue succède à la disputatio. Tout le livre est écrit avec le soin calligraphique d'un manuscrit ancien, enluminures, finesse, détails, sans oublier les cartes qui nous font pénétrer dans l'atelier d'Andrea et Bartolomé. Cette construction en cercles concentriques, cette évocation patiente et méthodique, l'écriture ciselée vont peu à peu lever le voile sur les aspects secrets et cachés de la Découverte de l'Amérique. Et alors éclate avec encore plus de force et de violente horreur le fanatisme, l'inhumanité, la cruauté des conquistadors dénoncés par le sermon de Montesinos et les écrits de las Casas. Plutôt que de nous embarquer dans une épopée maritime, dans le sillage du grand Christophe Colomb, lancé dans une quête insatiable d'inconnu à la poursuite de son rêve insensé, Erik Orsenna nous invite à plonger au plus profond de l'âme humaine pour découvrir la face cachée du fabuleux voyage et de la Grande Découverte... Empreint de beauté et de rêves d'ailleurs, le livre ne néglige pas pour autant de rendre compte, comme l'annonçait au début l'accusateur "pourquoi ?" de Montesinos, des horreurs commises, laissant en suspens la question essentielle posée par l'impitoyable réquisitoire de Las Casas en 1542 : le massacre des Indiens n'a-t-il pas souillé à jamais l'exploit maritime ? Parvenu au crépuscule de sa vie, poussé à la narration par le dominicain, Bartolomé est amené à repenser aux heures les plus sombres et les plus inhumaines de cette conquête de territoires et de peuples. Ce récit à la fois biographique est romancé est fascinant tant pour son intérêt historique que pour ses qualités littéraires admirables. La plume est vraiment belle, elle parsème le récit de jolies surprises, de digressions passionnantes, elle désoriente le lecteur : détours poétiques, contes enchanteurs, promenades délicieuses... Décidément un très beau livre, un livre qui de plus, développe des images qui résonne à nos coeurs de lecteurs, comme cette métaphore magnifique entre l'île et la vieillesse ou celle qui unit l'écriture et la navigation, "la page blanche de[venant] une voile que l'on hisse"... Avec Erik Orsenna, "lire ressemble à regarder l'horizon. D'abord on ne voit qu'une ligne noire. Puis on imagine des mondes."

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article