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LES LIMITES DE LA FICTION

5 Août 2013 , Rédigé par Vanille LN

LES LIMITES DE LA FICTION

Tout a commencé par un film ou plutôt une œuvre : "Shoah" de Claude Lanzmann. Yannick Haenel, le regarde, et parmi tous les témoignages d'une force et d'une intensité inouïes, il est bouleversé par celui d'un homme : Jan Karski. Qui est-il, ce Polonais devenu Américain, à la voix lente qui commence l'entretien par une fuite hors du champ de la caméra ? Karski est un résistant, membre actif de l'armée intérieure polonaise, qui fut chargé d'une tâche aussi ardue qu'essentiel. Il est, auprès de l'Occident, porteur d'un message douloureux et urgent : l'extermination des Juifs est en train de s'accomplir au centre de l'Europe. Messager "officiel" du gouvernement polonais réfugié à Londres, il a pour mission d'alerter, entre autres et en priorité, les gouvernements anglais et américain sur ce qu'il a vu dans le ghetto de Varsovie où il s'est rendu deux fois avec un guide polonais, et dans un camp. Lui-même a été arrêté, torturé par les SS, a frôlé la mort de si près que son existence est un miracle, est parvenu on ne sait comment à s'échapper de l'Europe assiégée. Et il découvre que malgré tout cela, les plus hautes instances américaines mettent en doute son témoignage, se montrent plus incrédules qu'empressés d'agir. On ose lui dire : « Je ne dis pas que vous êtes un menteur, mais je ne vous crois pas. » Karski a un entretien pathétique et désespérant de nullité avec Roosevelt à la Maison-Blanche, qui baille et ne cache pas son ennui. Sidéré par cette indifférence, miné de ne pas être parvenu à faire passer son message comme il le souhaitait, c'est-à-dire en déclenchant des réactions immédiates et des actions concrètes, il rumine ce qui est pour lui son échec et qui deviendra son cauchemar. Après avoir survécu à tant d'horreurs, il reste donc brisé, partagé entre indignation et désespoir, mesurant la distance abyssale qui sépare l’Amérique en guerre conquérante des réalités des camps, des wagons à bestiaux et des fours crématoires de la vieille Europe...

En 1944, il publie un livre-témoignage "Story of a Secret State" ("Histoire d’un secret d’Etat", pour la traduction française de 1948 ), qui, d’ailleurs, comprend des passages supprimés dans la première édition, pour ne "choquer" (!!!) ni les Soviétiques ni les Américains... Il a été réédité en 2004 sous le titre "Mon témoignage devant le monde".

Haenel a divisé son livre en trois parties qu'il explique dans une note avant le début du récit.

La première partie est consacrée au témoignage de Jan Karski dans le film "Shoah". L'auteur précise que les paroles retranscrites dans le livre sont très exactement celles que Karski prononce, le reste est la description exacte de ce que l'on voit à l'écran.

La deuxième partie est un résumé du livre de Karski sur 80 pages, de sa mobilisation au début de la guerre à son entretien à Washington avec Frankfurter, en passant par ses visites au ghetto de Varsovie et dans un camp, sa vie de résistant. Le récit est à la troisième personne.

Enfin, dans la dernière partie, Haenel se met à la place de Karski, du Karski exilé et qui n'a pas réussi à se faire entendre, le Karski d'après la guerre, dans cette période où, d'après Haenel, on ne sait plus rien de la vie du résistant. L'écrivain a décidé de parler à la première personne, à la place de celui qui, ayant échoué à faire réagir les nations d'Occident sur la question juive, s'est enfermé un temps dans le silence. Ce n'est pas une attitude surprenante, les rescapés des camps en ont fait autant qui témoignent, après la guerre, que personne n'a voulu les écouter ni les entendre. C'était trop dur à supporter, sans doute, ces récits au-delà de l'horreur. Tout comme était insupportable, insurmontable le message de Karski. Haenel a pour ambition de dire de l'intérieur le désespoir, le cauchemar, la rumination incessante d'un homme qui a dû porter un message trop lourd pour lui, ses accès de révolte. "Un homme porte l’enfer de Dante en lui et on ne le croit pas." On comprend aisément l'intention de Yannick Haenel, il veut nous faire partager la nuit intérieure, la solitude unique du prophète qui n'a pas été entendu, du témoin capital mais impuissant.

Sauf qu'on ne peut pas faire de la prosopopée avec de l'indicible. Et que le livre d'Haenel pêche par orgueil.

Au-delà de toutes les polémiques dont il a fait l'objet, pas toujours justifiées, parfois démesurées, le livre d'Haenel pose une question aussi littéraire que philosophique, celle des limites de la fiction. L'écrivain a-t-il le droit de faire de la fiction avec des personnages historiques, en s'immisçant dans leur esprit, en parlant à leur place ? La question ne se poserait pas de la même façon, avec la même passion si le personnage concerné n'était pas un résistant polonais, un témoin des atrocités commises sur les Juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale, un rescapé de la barbarie, un messager du pire que personne n'a voulu croire... Si le sujet n'était pas aussi grave, aussi terrible. Si l'on n'avait pas l'impression qu'Haenel fait dire à Karski ce qu'il ressent, lui, qu'il ré-interprète les faits, qu'il invente les mots et les pensées, qu'il veut surtout insister encore et encore sur la culpabilité de l'Occident qui n'a rien fait alors qu'il savait. Il ne s'agit pas de dire qu'il est interdit d'écrire sur certains sujets, sous prétexte qu'ils nous dépassent, bien au contraire. Jorge Semprun qui a pris part à la "polémique" avec une légitimité plus qu'absolue, estime qu'Haenel est «dans la lignée de ces jeunes écrivains qui s’attaquent à des sujets difficiles, essentiels, comme Jonathan Littell avec Les Bienveillantes. A-t-on le droit de parler de la Shoah dans un roman ? Oui. A-t-on le droit de parler de la Shoah si on n’est pas Claude Lanzmann ? Oui». Si ce n'est que Yannick Haenel ne se contente pas de parler de la Shoah. Il fait parler Karski de la Shoah et c'est en cela que le livre sonne faux. Pourquoi avoir choisi de commenter un entretien filmé qui se suffit à lui-même ? Pourquoi avoir voulu résumer en 80 pages un livre-témoignage qui en comporte plus de 400 ? Et surtout, pourquoi et comment prendre la parole à la place d'un homme qui a démontré par sa vie même combien prendre la parole au nom des autres est difficile voire impossible ?

Les qualités d'écrivain de Yannick Haenel ne sont évidemment pas en cause, l'auteur écrit bien, certaines de ses phrases sur l'humanité, l'abandon, la conscience et le crime sont pertinentes. Mais Haenel n'a ni l'expérience ni les armes pour incarner Karski à sa place. C'est lorsqu'il prend possession de sa parole que le projet littéraire dérape et se fourvoie. Encore une fois, "l'affaire" ne serait pas aussi grave s'il s'agissait d'un autre personnage, d'un autre contexte. Mais Haenel utilise une figure héroïque, un rescapé de l'enfer comme personnage de "fiction".

Personne ne peut s'arroger le droit de décider à la place de cet homme ce qu'il a pensé, ressenti, eu envie ou non de dire. En ce sens, Haenel apparaît comme un imposteur. Et son imposture est manifeste dès l'exergue de son livre où la citation de Paul Celan "Personne / ne témoigne pour le / témoin" ("Niemand/zeugt für den/Zeugen") est étrangement modifié en "Qui témoigne pour le témoin ?"...

Sans doute Yannick Haenel aurait-il dû s'en tenir à la version originale, pas tant pour l'exergue de son roman que pour une réflexion approfondie sur les limites de la fiction.

LES LIMITES DE LA FICTION

À LIRE : "MON TÉMOIGNAGE DEVANT LE MONDE" DE JAN KARSKI - ÉDITIONS ROBERT LAFFONT

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