Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Les nouvelles formes de la violence

11 Août 2013 , Rédigé par Vanille LN

Les nouvelles formes de la violence

La scène qui ouvre le roman, et qui est aussi le pivot de l'histoire, se déroule dans un grand restaurant parisien un soir de juin 1995. Y sont réunis par hasard des convives de différentes nationalités. Soudain, un incident survient, l'un des clients, un riche américain spécialiste des sub-primes, se lève et frappe le serveur noir qui s'effondre, le nez cassé et le visage en sang, sous l'oeil d'un oligarque russe et de deux jeunes français dont l'un fête son embauche chez Kelmann. Devant cet acte de violence et de brutalité parfaitement gratuit et inexplicable, personne ne réagit. "Rousseau soutenait que l'homme naît bon et que la société le corrompt, conception que bien des philosophes se sont ingéniés à démentir. Des chercheurs et des écrivains ont également analysé le lent cheminement du Mal, dans sa banalité, altérant peu à peu un homme tout à fait ordinaire. Sans doute n'a-t-on pas assez étudié le cas de l'abruti "...

Le serveur est évacué, le dîner reprend. Un riche vient de frapper un pauvre en toute impunité et dans l'indifférence générale. Cette scène choquante et insupportable, et la passivité qui suit marquent pour chacun des personnages leur entrée dans la barbarie "ordinaire", dans l'inhumain et le début d'une longue descente aux enfers. A travers ces personnages indifférents, Fabrice Humbert pointe ce moment décisif où la vie d'un homme bascule du côté du héros ou du côté du monstre. L'indifférence est le premier pas vers la compromission qui elle-même conduit à la monstruosité. Le point commun des quatre hommes, le riche américain, l'oligarque russe et les jeunes traders sont d'être tous vendus à la finance, complètement corrompus par l'argent.

"Le monde tournait ainsi. Il fallait des capitaux énormes pour tous les pays en développement et quant aux pays déjà développés, ils étaient pris d'une outrance de consommation qui alimentait la dette. Les salaires étaient faibles, l'offre immense : tout le monde achetait à crédit. Le monde entier était sous perfusion de crédit, sans rien pour payer d'ailleurs mais cela ne changeait rien, il fallait que la roue tourne et tourne encore jusqu'à ce que tout explose. Et les gens qui étaient au cœur du crédit vibraient du mouvement de la roue, saisis d'une frénésie d'autant plus ivre que dans l'univers des courtes vues et des grosses fortunes tout pouvait s'écrouler du joue au lendemain. Combien ? À partir de quelle somme pouvait-on se sentir indestructible ? À partir de quand l'orgueil de la démesure pouvait-il vous saisir ?"

Le seul d'entre eux à être pur est le jeune serveur noir, Sila, qui est arrivé d'Afrique et a lentement escaladé les marches de l'intégration, avec ténacité, courage et une certaine forme d'espoir et d'innocence. A travers ses personnages, Fabrice Humbert nous fait découvrir le monde de la grande finance déshumanisée et ses règles impitoyables, la guerre que se livrent ces gens pour avoir toujours plus, au prétexte d'offrir du rêve alors qu'ils vendent des promesses de cauchemars, au détriment des plus pauvres qui seront broyés. Il nous donne ainsi les clefs historiques et économiques pour mieux comprendre la crise des sub-primes, l'avènement des oligarques qui ont réussi sous l'ère Eltsine le plus grand pillage financier jamais réalisé, et l'avidité sans limites des grandes banques mais il nous permet surtout de les appréhender par le prisme de ses personnages. Le livre n'en est que plus puissant car le développement exponentiel de ces trois désastres est venu de choix d'êtres humains qui par leur démesure et leur folie ont entraîné la planète entière au bord du précipice. "Le monde est une gigantesque lessiveuse. L'argent coule à flots au bénéfice de quelques-uns et tout est organisé pour que cela continue. Je te dis que la catastrophe enfle. Toutes les conditions sont réunies et cela viendra. Il y aura des petites crises et des grandes crises et puis tout d'un coup tout pètera et la Tour s'écroulera. Comme Babel mais ce sera le Jugement dernier."...

La plume de Fabrice Humbert est absolument fascinante par son réalisme, sa précision et la profondeur de l'analyse psychologique des personnages. Plus efficace et intense qu'un essai, "La fortune de Sila" est un roman marquant, cruel et brillant

À LIRE AUSSI DE FABRICE HUMBERT :

L'ORIGINE DE LA VIOLENCE

AVANT LA CHUTE

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article