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POLYPHONIE À UNE VOIX

27 Septembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

POLYPHONIE À UNE VOIX

Nous découvrons Viviane Elisabeth Fauville dans son rocking-chair, berçant son bébé de trois mois. Elle observe les éléments du décor, se laisse bercer à son tour par le souffle de la petite, "au rythme calme et régulier d'un métronome". Le tableau paisible d'une scène de la vie quotidienne. Une mère, son enfant, une fenêtre sans rideau qui "semble clouée au mur comme une esquisse, une pure étude de perspective, où les rails et les caténaires échappés de la gare de l'Est figureraient les lignes de fuite". Et soudain surgit une pensée trouble, incertaine ; il semble à Viviane Elisabeth – sans qu'elle en soit vraiment certaine – que quelques heures auparavant, elle a fait "quelque chose" qu'elle n'aurait pas dû : tuer son psychanalyste. Mais sa mémoire est devenue un trou, ses souvenirs sont flous. Elle fait alors des gestes machinaux, en pilote automatique, laisse glisser ses pensées dans son esprit comme les nuages dans le ciel.

Le lecteur est d'emblée installé dans le corps et l'esprit de Viviane Elisabeth. Capturé dès les premières lignes, il lui sera impossible de sortir de la peau du personnage avant d'avoir terminé le livre. À partir de là, "vous êtes Viviane Elisabeth Fauville. Vous avez quarante-deux ans, une enfant, un mari mais il vient de vous quitter." Et, rappelons-le, vous venez aussi de tuer votre psychanalyste...

Le lendemain matin, "votre mémoire est entièrement revenue". Et ce qu'elle dévoile est plus qu'effrayant et parfaitement implacable. Les événements reviennent à votre esprit et se déroule dans votre tête comme un film. Votre mari vous a quittée et, par fierté, c'est vous qui êtes partie. Comme vous avez gardé les clefs, vous retournez dans votre ancien appartement, et récupérez la série de couteaux offerte par votre mère – vous n'allez pas en plus lui faire des cadeaux, à ce salaud qui vous a trompée et abandonnée. C'est avec l'un de ces couteaux que vous avez tué votre psychanalyste. Vous avez ensuite soigneusement re-déposé les couteaux chez votre mari. Pour un crime non prémédité, vous avez fait preuve d'une certaine stratégie. Inconsciemment sans aucun doute car après coup, vous ne comprenez plus très bien ce qui s'est passé. Vous n'êtes même pas vraiment sûre de ce qui s'est passé, tout est en même temps très clair et très flou. Votre esprit vous fournit une lecture des événements qui semble à la fois réelle et douteuse.

Commence alors pour Viviane Elisabeth et pour nous, lecteurs, qui suivons chacun de ses pas, chacun de ses gestes, chacune de ses pensées, une errance quasi dostoïvskienne dans les rues de Paris. Entre deux dépositions hésitantes et nerveuses à des flics partagés entre la suspicion, la pitié et l'exaspération, elle pratique l'art de la filature en poursuivant et interrogeant tous les autres suspects du meurtre de son psychanalyste, en laissant son bébé seule, endormie avec ou sans l'aide de tranquillisants...

Julia Deck mène son récit comme son personnage, de façon fascinante et sidérante. Viviane / Elisabeth est une héroïne à la fois déroutante, trouble et attachante. La multiplicité des formes énonciatrices, la variation des pronoms, permet de matérialiser les différentes facettes du personnage. Celle-ci est toujours au centre de l'intrigue mais elle est tantôt l'objet, tantôt le sujet, plus ou moins consciente de la situation selon les chapitres. Le "vous", très présent, souligne combien Viviane est sous influence, elle semble manipulée comme un pantin dont un marionnettiste manierait les ficelles. "Je suis le jouet des circonstances et j'ai décidé de ne pas résister, de prendre le sens du vent." Le lecteur, lui, est le jouet de l'auteur et de l'intrigue, il est forcé de suivre l'héroïne dans ce qui apparaît soit comme un moment de folie absolue, soit comme une perte de conscience temporaire, soit comme un cauchemar vécu éveillé. Le suspense est parfait, implacable : jusqu'au dernier chapitre, le doute s'insinue, s'instille, persiste. Et "au lieu de gagner en lumière, les événements s'obscurcissent toujours davantage."

C'est palpitant, angoissant, troublant. L'écriture , la construction, le personnage sont d'une inventivité et d'une originalité remarquables. On est saisis, sans pouvoir ni vouloir résister à ce tourbillon qui nous emporte dans les méandres de l'esprit du personnage. Mais n'ayez crainte : Julia Deck, armée de sa plume, est toujours "là pour reprendre la situation en main".

POLYPHONIE À UNE VOIX
Julia Deck est née en 1974 à Paris, d'un père français, artiste plasticien, et d'une mère britannique, traductrice. Elle fait ses études à Henri IV.

En 1991, après des études de Lettres à la Sorbonne , son mémoire est consacrée à "La princesse de Clèves". Elle part vivre un an à New York ou elle obtient de petits boulots dans l'édition. Après avoir été responsable de communications dans plusieurs groupes, elle quitte sa fonction en 2005 pour se consacrer à l'écriture.

En 2012, elle publie son premier «Viviane Elisabeth Fauville» aux Editions de minuit, l'accueil du livre en fait l'une des révélations de la rentrée.

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