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QUELLE VIE INCONCEVABLE

29 Septembre 2013 , Rédigé par Vanille LN

QUELLE VIE INCONCEVABLE

Elle "a les capacités pour viser autre chose dans la vie (…) : elle vise la sainteté." Elle, c'est l'héroïne, qui ne sera jamais désignée autrement que par ce mot. L'héroïne n'a pas de prénom mais elle a une ambition, un désir d'absolu canonique qu'elle ne sait comment atteindre. Une chose est certaine, après des années passées dans un établissement religieux, elle ne compte pas devenir sainte en se cloîtrant dans un couvent et en se livrant à la contemplation. Non, son destin à elle, pour devenir sainte, c'est de se dévouer corps et âme à son prochain, d'aider, de soulager, d'apaiser. Certes, en allant un peu plus loin dans l'examen de cette conscience en apparence irréprochable, on trouve aussi quelques arrangements avec la vérité ou la moralité et quelques agissements peu catholiques... Malgré cela, une douce aura de lumière, de candeur et de bienveillance semble flotter autour de cette jeune femme attentive, prévenante, qui prodigue gentillesse et écoute à tous ceux dont elle s'occupe, hommes et femmes d'horizons divers.

Il y a sa mère qu'elle va voir dans ce que l'on devine être un établissement psychiatrique et à qui elle raconte des histoires incroyables. Il y a son vieux voisin dont elle garde le chat et comble la solitude, parfois. Il y a Marie, l'ancienne camarade de classe qui rêvait d'être comédienne, et qui devient secrétaire dans une agence de pompes funèbres puis actrice de films X. Et surtout il y a Dimitri, que l'héroïne va visiter en prison. Car pour notre aspirante à la canonisation, "le bonheur est dans le parloir", elle a trouvé là la voie qui mène à la sainteté. Elle est heureuse d'avoir trouvé un homme à sauver, à réconforter, rien de mieux pour cela qu'un prisonnier rongé par le remords, démoli par la perspective de la peine à purger. Être visiteuse de prison donne un sens à la vie de l'héroïne alors quand Dimitri sort, elle se sent perdue, démobilisée, elle a besoin de ces instants de parloir. Dimitri doit retourner en prison pour qu'elle puisse retourner au parloir, coûte que coûte...

L'auteure, elle-même visiteuse de prison, décrit à la perfection l'expérience de cet univers carcéral si particulier, le vécu de la visiteuse mais aussi de ce qu'elle ressent, de ce qu'elle apprend des conditions de vie des hommes qu'elle rencontre, des rencontres toujours un peu étranges, hors du temps, des attachements parfois biaisés dans le sens où le visiteur, en tant que seul lien avec l'extérieur pour le prisonnier, peut finir par se sentir indispensable et vouloir le rester. Sans complaisance aucune, Emilie de Turckheim n'hésite pas à questionner les intentions de tous ceux qui veulent ou prétendent faire de "bonnes actions" : est-ce réellement pour les autres ou égoïstement pour eux-mêmes... ? Elle mène une dialectique incessante de la vertu et du vice, de l'involontaire et du prémédité, de la jouissance et de la douleur, du délire et de la réalité.

Mais avant tout et surtout, Emile de Turckheim nous entraîne dans son petit monde à elle, dans lequel elle va nous dérouter, nous perdre totalement. Il faut alors s'abandonner complètement, devenir comme Alice dans le pays des merveilles, accepter de ne pas comprendre, d'être déboussolé, égaré dans un pêle-mêle sans repères et qui semble parfois ne pas avoir le moindre sens. Ce roman ne ressemble à aucun autre, le style en est différent, dense, saccadé, plus proche du poétique que de la prose, avec des phrases qui s'enchaînent sans pause et sans autre ponctuation que les points et les virgules – ni point d'interrogation pour les questions, ni point d'exclamation pour les surprises et les emportements, ce qui confère au récit un rythme très original. Le ton est cruel, amusant, décalé, délicieusement acidulé, au service d'un imaginaire ludique, burlesque, subversif, joué sur toute la gamme des émotions et des genres.

Sous forme de conte noir, de fable fantastique, de "sarabande hallucinée", brouillant les pistes du délire onirique et de la réalité la plus dure, ce roman déjanté, tourbillonnant, drôle et cynique, bouscule et surprend le lecteur sans relâche.

"La fin de l'histoire vous surprend-elle. Elle ne me surprend pas, dit l'héroïne. J'ai de l'imagination."

"Et le réalisme des répliques. Qu'est-ce qu'on en fait. C'est sans importance puisque tout est vrai. Il faut être de bonne foi pour écrire."

QUELLE VIE INCONCEVABLE
Émilie de Turckheim est née le 5 octobre 1980 à Lyon.

Après une licence de droit français et de droit anglo-américain, Émilie de Turckheim entre à Sciences Po, puis étudie la sociologie à l'École doctorale de Sciences Po (Observatoire sociologique du changement). De 2005 à 2007, l'Agence Nationale de Recherche sur le Sida finance ses recherches de thèse portant sur la sexualité des jeunes gays et leurs comportements de prévention vis-à-vis du VIH-SIDA.

En 2002, elle entre au Groupement Étudiant National d'Enseignement aux Personnes Incarcérées (GENEPI) et enseigne le français et l'anglais en prison. Depuis 2004, elle est visiteuse de prison au centre pénitentiaire de Fresnes.

À 24 ans, elle publie son premier roman, Les Amants terrestres, aux Editions Le Cherche Midi. Elle reçoit le prix littéraire de la Vocation 2009 pour Chute libre et le prix Bel Ami 2012 pour Héloïse est chauve. Le Joli mois de Mai est traduit en allemand chez Klaus Wagenbach.

Emilie de Turckheim est modèle vivant pour des peintres et des sculpteurs, une expérience qu’elle relate dans La Femme à modeler, paru en 2012.

En avril 2013, elle publie Jules et César et Mamie Antoinette aux éditions Naïve, dont elle est directrice de collection.

Les Amants terrestres, Le Cherche Midi, 2005 

Chute libre, Le Rocher, 2007 

Les Pendus, Ramsay, 2008

Le Joli mois de mai, Héloïse d’Ormesson, 2010 

Héloïse est chauve, Héloïse d’Ormesson, 2012 

La Femme à modeler, Naïve, 2012 (récit)

Une sainte, Héloïse d’Ormesson, 2013

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