Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

SE TERRER DANS L'ABSURDE QUAND L'INHUMAIN SE RAPPROCHE

28 Août 2013 , Rédigé par Vanille LN

SE TERRER DANS L'ABSURDE QUAND L'INHUMAIN SE RAPPROCHE

"Ce roman est inspiré d'une histoire vraie. Les événements se déroulent en Argentine, à Buenos Aires. Nous sommes en août 1987, c'est l'hiver. Les saisons ne sont pas les mêmes partout. Les êtres humains, si."

De l'être humain, il en est beaucoup question dans ce livre, et surtout de ses zones d'ombre, les plus sombres et les plus viles.

Tout commence par une mort, celle de Lisandra, la femme du psychiatre, retrouvée morte sur le trottoir au pied de son immeuble. Suicide ? Meurtre ? C'est la seconde piste qui est immédiatement retenue par les enquêteurs et le coupable idéal et désigné est Vittorio, le mari.

Apprenant son incarcération, l'une de ces patientes se rend au commissariat pour parler à son psychiatre, persuadée qu'il est innocent. Cette patiente, c'est Eva Maria, une femme dévastée par la disparition de sa fille Stella cinq ans auparavant, quittée par son mari, qui ne parvient plus à dialoguer avec son fils et qui noie son chagrin dans le maté. Chaque semaine, elle consulte le docteur Vittorio Puig pour déverser sa rage contre les salauds qui lui ont fait "ça", ces salauds de la junte, bien connus mais intouchables, pour exprimer aussi ses angoisses, ses souffrances...

Les rôles alors s'inversent, c'est Eva Maria qui recueille les confidences, les doutes et les questionnements du docteur. Comprenant que les policiers mettent tout en œuvre pour "se faire un psy", donnant à chaque élément du dossier l'éclairage qui accuse Vittorio, elle décide de mener sa propre enquête. Elle commence par dérober les enregistrements des dernières séances du psychiatre et les transcrit pour essayer de repérer un potentiel meurtrier, un fou, un jaloux, un vengeur, une amoureuse éconduite et frustrée...

En écoutant ces cassettes, c'est toute la gamme de la noirceur humaine qu'elle entend, dans toutes ses terribles et ignobles nuances. Car le pire se cache parfois derrière la plus banale des situations. Un couple en crise peut masquer une histoire terrible d'enfant volé, un de ces enfants dont les mères hantent la Place de Mai, pour hurler leur révolte et leur chagrin. À travers la confidence d'un pianiste ami sont révélées toutes les horreurs des tortures de la junte.

L'enquête d'Eva Maria lui apporte finalement plus de questions que de réponses. Découvrant que l'un des patients qu'elle a croisé chez Vittorio a fait partie de la jungle et pourrait être l'un de ceux qui lui a fait "ça", elle se demande alors de quoi étaient chargées les âmes venues se soulager chez le psychiatre... Y avait-il plus de victimes ou de bourreaux ?

Et pour la mort de Lisandra, qui est venu boire un verre avec elle dans son appartement le soir-même ? Avec qui s'est-elle disputée, pourquoi ces cris que même la musique assourdissante n' pu couvrir ? Où était vraiment Vittorio, lui prétend avoir été au cinéma, où personne ne l'a vu ? Serait-ce bien lui finalement, qui l'a jetée par la fenêtre ? Un autre ? Une autre ? Ou elle-même, parce qu'après tout, le suicide est une possibilité pour une femme que l'on retrouve morte sur le trottoir, cinq étages en-dessous de la fenêtre ouverte de son appartement ?

Mais la vraie, la seule question qui compte n'est-elle pas : qui était Lisandra ? Silhouette furtive au début du roman, jeune femme fragile, épouse délaissée par son mari, femme jalouse, danseuse de tango envoûtante et fatale, femme de désirs prête à entraîner des hommes dans des chambres d'hôtel, femme trouble et troublante au passé pour le moins mystérieux et étrange ?

Comme dans Le Confident, Hélène Grémillon mêle petit histoire et grande Histoire, en choisissant une fois encore une période très sombre, celle de la dictature argentine avec ses exactions, ses tortures, ses meurtres, ses vols d'enfants et disparitions organisées. La structure du roman est essentielle, les différentes voix s'expriment en alternance, les questionnements se bousculent et s'entrechoquent, déroutant, manipulant les personnages tout autant que le lecteur, dans une atmosphère pesante, prenante, oppressante. Tout se jour à huis clos dans ce roman : huis clos du parloir du commissariat, huis clos du cabinet du psychiatre, huis clos de la salle de danse, des chambres d'hôtel, de la petite boutique de Lucas, des escaliers, huis clos surtout des esprits et des âmes, comme si la vérité était emprisonnée, comme si elle ne pouvait s'échapper...

Comme dans tout bon roman à suspense, ce n'est que dans les toutes dernières lignes que sera dévoilée la clef du récit. Même si certains "effets de style" sont quelque peu déconcertants et font douter de leur pertinence – liste des névroses liées au sexe, décompte des marches d'escalier ou des étages entrecoupé de récit...–, l'écriture n'en demeure pas moins terriblement efficace, offrant un âpre panorama de tous les visages et masques des abysses de l'âme humaine et faisant de ce roman un redoutable et passionnant thriller psychanalytique.

SE TERRER DANS L'ABSURDE QUAND L'INHUMAIN SE RAPPROCHE

Née en 1977, Hélène Grémillon a fait des études de Lettres et d'Histoire. Elle a travaillé dans la publicité, pour la télévision et la presse avant de se consacrer entièrement à l'écriture.

Son premier roman, Le Confident, a été publié en 2010 chez Plon puis en Folio Poche, et a connu un joli succès, tant en France qu'à l'étranger, avec de nombreuses traductions.

La Garçonnière est son deuxième roman.

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article

Nath 05/12/2013 16:45

Encore une très bonne chronique. Ce livre je l'attendais et je l'avais déjà choisi avant de le lire pour en faire mon cheval de bataille de cette rentrée littéraire 2013 et quand je l'ai lu je me suis dit que j'avais encore un bon flair. Un livre où on attendait pas l'auteur, dans un exercice réalisé avec brio j'ai adoré