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Stéphanie HOCHET à fleur de peau

24 Juillet 2013 , Rédigé par Vanille LN

Stéphanie HOCHET à fleur de peau

"Sensation vague dans un demi-sommeil que ma main palpe l'endroit du tatouage, résurgence d'une pensée souterraine et inquiète. Le lendemain matin, je me douche sans regarder l'endroit, et file dans une pièce sans miroir où je peux me sécher en paix. Je passe les jours qui suivent à faire comme si je n'y pensais pas, à l'éviter avec une précaution qu'on emploierait pour ne pas déranger un prédateur dans la jungle. Et si je suis dans un lieu public, j'ai l'impression que des gens, ils sont plus nombreux qu'avant, m'observent. Et leurs yeux s'attardent, semble-t-il, sur cette partie de mon anatomie, comme si mes vêtements ne pouvaient pas totalement la dissimuler."

Les romans de Stéphanie Hochet sont de ceux, denses et intenses, qui recèlent une multitude d'éléments à analyser. "Sang d'encre" ne fait pas exception : ce livre, né à la Villa Marguerite Yourcenar - résidence d'écriture - le confirme avec excellence.

Cette fois encore, l'auteur va loin et frappe fort, en choisissant comme clef de voûte de son ouvrage le tatouage, pratique ancestrale, aujourd'hui très prisée, très "tendance". Faire de son corps une toile pour y exprimer par des motifs ou de mots gravés ses pensées profondes, ses émotions est devenu assez courant, presque banal. Pour le narrateur de "Sang d'encre", il en doit pas en être ainsi. Se tatouer est tout sauf banal, sauf léger : c'est révéler une partie intime de soi-même.
"Les tatouages vous racontent le monde, les croyances des hommes. [...] Je saurai plus sur toi quand j'aurai vu. Avec quelle image, quelle phrase profanes-tu ta peau? [...] Il n'y a pas si longtemps, seuls les mauvais sujets, hommes au passé trouble, et aux intentions dangereuses, arboraient de tels ornements. [...] Chaque détail du tatouage était noté sur des fiches et permettait d'identifier les criminels."
Dessinateur pour un ami tatoueur, le narrateur n'a pourtant jamais osé sauter le pas et se faire lui-même tatouer. Interdits familiaux intégrés, peur de se tromper sur le motif pour une œuvre qui sera gravée dans sa peau à jamais... C'est lors d'un voyage en Italie, au Musée des Antiquités de Turin qu'il a comme une révélation. "Vulnerant omnes, ultima necat". Cette phrase l'interpelle et le fascine. Il le sait alors, il en est sûr, ce sont ces mots qu'il veut graver sur sa peau, et plus précisément sur son plexus solaire, malgré le danger. "Le plexus solaire est un important réseau de nerfs qui contrôle tous les organes importants de l'abdomen. Le foie, le pancréas, la rate et les reins lui sont reliés. Un choc violent dans cette région peut plonger un homme dans le coma ". Mais son ami Dimitri a l'expérience et le geste sûr.
"Toutes blessent, la dernière tue." Voici désormais l'adage que le narrateur porte sur sa peau, dans son corps... et qui va engendrer une quête intérieure avec pour toile de fond le questionnement sur le changement qu'opère un tatouage pas seulement sur la peau mais sur l'être humain tout entier.
" Je suis le même homme. Suis-je le même homme ? Pas exactement, je porte autre chose en moi, quelque chose qui me tient à cœur - à tel point que j'ai accepté de souffrir pour qu'il m'appartienne ou me désigne ou me porte chance ou tout le contraire. Rapidement, je me suis dit que cette phrase n'était qu'à moi. Prenant conscience de l'absorption du sens par ma peau, les interrogations ont commencé ".
"L'absorption du sens par ma peau"... Cette peau transformée profondément, le métamorphose intrinsèquement, modifie son Être même. Tout change. Pas seulement son corps, son esprit même, son psychisme. Jour après jour, la maladie prend possession de ses pensées et les torture. La journée. La nuit. Détresse. Hantise. Comme si cette phrase était un fardeau prophétique qui le détruit de l'intérieur.
" Ecrire Vulnerant omnes, ultima necat sur la peau, c'est lier l'avenir du tatoué à la signification de cette phrase, c'est décider de son destin. [...] Elle est "L". La maladie qui commence par "L", polluant mon sang. Mon organisme connaît intimement celle qui circule sans demander l'avis de personne. Attaquant les globules, elle est responsable de mes fatigues, de mes vertiges. Elle m'use. Et si je ne fais rien, elle me tuera. Mon sang décoloré, le rouge effacé peu à peu, fluide progressivement transparent. Dans tous les manuels de médecine, il est dit qu'elle me tuera si rien n'est fait. Et je veux bien croire les manuels de médecine. J'ai acheté le traitement, l'ai posé sur ma table de nuit. Je ne l'ai pas ouvert. Il est là qui attend. Nous nous regardons".
Le texte de Stéphanie Hochet nous entraîne à la frontière du fantastique, abordant, dans la continuité de son œuvre, des thèmes déjà présents dans ses livres précédents - mort, maladie, folie, paranoïa... Rien ne semble avoir été oublié dans ce roman court mais tellement dense, ni l'obsession du tatoué qui s'obstine à vouloir s'identifier par un marquage qu'il voudrait signifiant - mais qui devient vite insignifiant puisque répété à l'envi sur tant d'autres corps ; ni sa détresse de ne pas y parvenir...
Stéphanie Hochet nous offre ici un roman bref, d'une intensité rare, d'une noirceur, d'une profondeur, d'un mystère absolument envoûtants. Son talent semble ne connaître aucune limite, ni dans le format, ni dans le style. Elle est à même de réaliser toutes les mises en abyme, tous les enchevêtrements possibles et inimaginables pour tourmenter, désorienter, perdre le lecteur... Le récit se construit comme un puzzle, subtilement mis en scène, superbement écrit. Les phrases se succèdent à un rythme infernal, palpitant, enchaînant le lecteur au livre. Le texte est élégant, sombre et pénétrant. Comme un tatouage : indélébile.

L'AUTEURE

Née en 1975, Stéphanie Hochet vit à Paris. Romancière et critique, elle publie articles et chroniques dans plusieurs journaux et webmagazines (Libération, Le Jeudi, Le Magazine des livres, BSC News…) et participe à plusieurs ouvrages collectifs comme la Collection irraisonnée de préfaces à des livres fétiches (éd. Intervalles, 2009) et le Dictionnaire des séries télé (éd. Philippe Rey, 2011). Parmi ses sept romans, citons les trois derniers : Je ne connais pas ma force (Fayard, 2007), Combat de l’amour et de la faim (Fayard, 2009) qui a obtenu le Prix Lilas et La distribution des lumières (Flammarion, 2010), couronné du Prix Thyde Monnier de la Société des gens de lettres 2010.

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