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VINGT-QUATRE HEURES DANS LEURS VIES DE FEMMES

4 Octobre 2013 , Rédigé par Vanille LN

VINGT-QUATRE HEURES DANS LEURS VIES DE FEMMES

"Tous les hommes sont des assassins (…). Tous. Ils assassinent des femmes. Ils prennent une femme et, petit à petit, ils l'assassinent."

C'est ce que pense Juliet, l'une des héroïnes du roman, à propos de son couple et de sa vie. C'est aussi plus ou moins ce que pensent ou ressentent toutes les autres, Amanda, Maisie, Solly, Christine, toutes femmes d'Arlington Park, une banlieue résidentielle cossue et bourgeoise, avec ses pavillons coquets, ses intérieurs d'architecte, ses jardins bien entretenus. Elles sont toutes mères de famille, travaillent un peu pour certaines, passent surtout beaucoup de temps à s'occuper de leurs enfants, de leur maison, de leur mari. Elles ont en apparence tout pour être heureuses et pourtant, semblent perdues dans leurs vies, prisonnières d'existences étriquées qui ne correspondent pas à leurs aspirations profondes.

Nous les suivons chacune leur tour le temps d'une journée, dans un jeu très réussi de destins croisés, d'un dîner à l'autre, des dîners-réceptions qui ressemblent davantage à des passages obligés qu'à des moments de partage et d'amitié. On y échange surtout des a priori, des préjugés et des lieux communs superficiels et ennuyeux. Entre ces deux dîners, toute la foule des petites choses mesquines et répétitives qui composent des journées qui se suivent et se ressemblent inlassablement, noyées dans la pluie et les obligations. Les maisons elles-mêmes sont "engoncées dans leur ignominieuse version de la vie." Et derrière les façades lisses et superbes de ces pavillons, s'étiolent des femmes aux maternités nombreuses mais pas épanouissantes, des vies professionnelles inexistantes ou déniées, des désirs étouffés, par manque de temps puis par lassitude. Leurs présents et leurs solitudes sont pesantes, leurs avenirs sont à jamais entravés, empêchés, empêtrés dans un quotidien douillet mais qui a comme un goût de déconvenue et de déception. Toute leur vie est marquée par une lucide amertume et un désenchantement désabusé. Elles ont peu à peu oublié leurs rêves jusqu'à en arriver à s'oublier elles-mêmes dans des vies exclusivement dédiées aux autres dans l'ingratitude la plus totale que ce soit de la part de leurs enfants ou de leurs maris, plus prompts à leur reprocher un coup de fil ou un retard qu'à les aider dans les tâches domestiques. Sans parler des réflexions sexistes et méprisantes jetées à leurs visages comme des vérités absolues – une femme qui s'exprime est immédiatement cataloguée "hargneuse"...

Elles tentent de conjurer le sort en faisant du shopping, en allant chez le coiffeur, en rejetant leur colère sur les murs de la cuisine ou en se saoulant. Mais toutes ces choses ne sont que de vains substituts qui étouffent encore un peu plus leurs problèmes sans apporter de solution.

Le passé plein de promesses non tenues refait parfois surface, apportant amère nostalgie et résignation. C'est que la famille est un endroit dangereux où vivre, un endroit dans lequel elles se sentent "emprisonnées pour la vie". Pétries de contradictions, elles aspirent à autre chose sans vraiment y croire, piégées par "cette acceptation des choses de sorte que vous tournez continuellement en rond et n'arrivez nulle part", comme la Mrs Dalloway de Virginia Woolf.

Bien sûr, on a à certains moments envie de les secouer, ces femmes dont on a le sentiment qu'elles sont des complices passives de leur enfermement dans ces petites vies étriquées. Pourquoi se résignent-elles à ce quotidien qui les étouffe, pourquoi renoncent-elles sans se battre, pourquoi se laissent-elles "assassiner" par les hommes sans protester ? La réponse se trouve peut-être dans cette réflexion de Juliet qui se sent "pleine du dépôt des jours gâchés", qui "s'était attendue à trouver la meilleure manière de s'exprimer par une voie différente. Elle s'était attendue à le trouver avec soin et patience, à travers un système de récompense. Et c'est comme ça qu'elle l'avait attrapée, cette vie qui n'était pas la sienne."

Amanda, Juliet, Maisie, Solly et Christine, toutes sont habitées par ce sentiment d'avoir à un moment donné tourné dans une impasse au lieu de s'engager sur le chemin de leur épanouissement et de leur bonheur. La journée, à l'image de leur vie tout entière, se déroule dans une "atmosphère de confinement sordide", accentuée par l'écriture incisive, sans complaisance, implacablement lucide de Rachel Cusk.

Se dévoilent dans ces pages toute la rage impuissante, tout le féminisme refoulé, tous les renoncements de leur vie, tout ce qu'elles pensent et ressentent sans parvenir à l'exprimer, parfaitement résumée par cette pensée de Christine : "elle ne voulait pas se taper des dîners pour huit et les servir ensuite. Elle ne voulait pas passer le beurre ni débarrasser les amuse-gueules. Elle voulait vivre – vivre !"

VINGT-QUATRE HEURES DANS LEURS VIES DE FEMMES
"ARLINGTON PARK" vient d'être adapté au cinéma sous le titre "LA VIE DOMESTIQUE", par Isabelle CZAJKA avec Emmanuelle Devos, Natacha Régnier, Héléna Noguerra, Julie Ferrier dans les rôles principaux.

Le scénario du film est différent, en de nombreux points, du roman, la réalisatrice a transposé le récit dans une banlieue pavillonnaire française, les personnages et les événements ne sont pas strictement les mêmes que ceux du roman, ce qui n'empêche pas l'adaptation d'être, à mon sens, réussie en ce qu'elle rend très bien l'atmosphère et l'esprit du livre.

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